mercredi 1 juillet 2026
AccueilCHRONIQUESUne Alsacienne loin du NidÀ la conquête de l’Amérique…

À la conquête de l’Amérique…

Tandis que les Bleus tentent de conquérir l’Amérique ballon au pied, je me souviens comme j’ai moi-même conquis un petit bout d’Amérique coiffe aux oreilles. Pourtant, quand je me suis lancée dans le One Woman Show avec cette volonté de rendre la culture et l’humour alsaciens accessibles à tous, je m’attendais à ce que les premiers candidats à ce voyage en alsacitude viennent de la France de l’intérieur, et non pas d’outre-Atlantique. Ce sont pourtant bien nos cousins d’Amérique qui ont contribué à mes premiers succès dans cette vaste mission que je mène depuis sept ans : alsacianiser le monde.

Première surprise : l’Amérique ne m’a pas attendue ! Elle s’alsacianise depuis des siècles en couches successives, subtiles, presque imperceptibles, par sédimentation, comme le Grand Canyon. Il suffit de gratter un peu pour s’en rendre compte. Le nom même « America » aurait été donné par des savants alsaciens réunis à Saint-Dié-des-Vosges en 1507… et qui sait si le nom de nos maisons à « colombage » ne vient pas des premiers disciples de Christophe Colomb débarqués en Amérique ? C’est d’Alsace que sont venus les amish, en passant de la vallée de Sainte-Marie-Aux-Mines à la Pennsylvanie à partir de 1681. C’est d’Alsace encore que vient le symbole du pays : la fameuse statue de la Liberté offerte par le Colmarien Bartholdi aux Américains en 1886. Les récits des premiers migrants, pèlerins, colons, cowboys… regorgent ainsi d’histoires d’Alsaciens en quête de liberté, de nouveau monde et de rêve américain, bien avant la déclaration d’indépendance de 1776. Leurs descendants sont devenus entrepreneurs, artistes, conquérants… faisant le bonheur des généalogistes alsaciens, qui retrouvent dans leurs travaux de lointains ancêtres alsaciens à des personnalités aussi improbables que Tom Cruise ou Barack Obama.

Pour moi, la conquête de l’Amérique se fera par… le Canada, avant même la première de mon spectacle « Alsacienne d’Origine Contrôlée », qui s’appelle encore « Nom d’une quetsche ». Jusqu’à ce que je me rende compte que y’a des Quetsches qui ne savent même pas ce que c’est, une quetsche. Où qui ne savent pas qu’elle vient de chez nous. Ou qui la prononcent kèch, au secours ! Je n’imaginais pas alors que l’alsacianisation du monde revenait d’aussi loin.

Bref, nous sommes en 2019, le personnage de Catoch’ est lancé et je partage un extrait de sketch sur Facebook, repéré par les Alsaciens de Montréal, et là, c’est le double effet kiss cool.
Eux : Ça vous dirait de venir jouer votre spectacle pour les 40 ans des Alsaciens de Montréal ?
Moi (folle de joie) : Oyé ! Hayoh ! En plus j’ai vu votre défilé, ça m’a donné trop envie !
Eux : Ah ça c’était les Alsaciens de New York, mais peut-être qu’on peut faire un doublé ?
Moi (overjoyed) : Oh yeah !!!
S’en suit une représentation à Montréal devant un public hilare et conquis de 300 personnes, dont la moitié d’expatriés alsaciens et l’autre moitié québécois, et donc… d’expatriés français (au sens très, très large du terme, on est d’accord). Je me rends compte que mon spectacle est non seulement une véritable madeleine de Proust pour les Alsaciens, descendants d’Alsaciens et alsaciophiles, mais qu’il parle à tous les déracinés et à tous ceux qui ont le cul entre deux cul-tures. En narrant l’histoire de Catoch qui quitte son petit village alsacien pour monter à Paris et se mélanger à d’autres cultures, à travers de savoureux épisodes comme Catoch’ chez les Turcs, Catoch’ au Kosovo… le spectacle atteint une portée universelle. C’est ainsi que son destin le mènera ensuite en Belgique, au Luxembourg, en Allemagne et bientôt… en Espagne !

©DR

Mais revenons en Amérique et à mon premier point d’ancrage : le Canada. C’est logiquement au Canada que je cherche tout d’abord les traces d’alsacitude laissées par nos ancêtres. J’ai dans la tête la référence culturelle de la route des vins d’Alsace qui t’amène d’un village pittoresque à un autre village pittoresque : Heiligenstein, Mittelbergheim, Eichhoffen… Dès mon arrivée au Québec, je file visiter L’Anse-Saint-Jean, au bord du Saguenay, élu plus beau village du Québec. J’arrive à L’Anse-Saint-Jean et je vois… des maisons. Même pas à colombage, rien. Un lotissement, quoi ! Après, je pars en vadrouille dans le New Brunswick – première erreur – en prenant les chemins de traverse – deuxième erreur, parce qu’il n’y a rien à voir. Tu traverses des champs et au bout de 50 kilomètres de rien, la route s’arrête. Tu sors de la voiture, tu vois un trou, une grue, un camion, des engins non identifiés… Y’a pas un panneau, rien pour te prévenir. Parce que les riverains, eux, ils savent. Tous ceux qui habitent ici savent que la vocation première d’une route canadienne c’est… d’être en travaux ! Et personne n’imagine une seconde qu’une Alsacienne va prendre cette route, alors qu’il y a une super autoroute juste à côté qui l’attend pour l’emmener du point A au point B, Ostie ! Calice ! Tabernac’ !… Ça ne vaut pas un Oh Verdeckel ! Nunde Buckel ! Verdàmmi ! mais au moins je nous trouve ce point commun : l’art de l’insulte ! Toujours dans la bienveillance. Parce s’il y a un type d’Alsacien qui n’a pas survécu au Québec, c’est bien le Hans em Schnongeloch ! Pourquoi croyez-vous que les Québécois sont tellement sympas ? Parce qu’ils n’ont pas le choix. Ils sont obligés. C’est dans le contrat. À l’époque des premiers colons, les relous étaient jetés par-dessus bord. Du coup, seuls les gens sympas ont pu s’installer ici, les râleurs, les pas contents, les Hans em Schnongeloch sont restés chez eux (ou au fond du Saint-Laurent). Et c’est comme ça que le Canada est devenu l’un des pays où l’on vit le plus heureux au monde… malgré ses -45° en hiver !

Mon périple américain se poursuit avec la rencontre des Alsaciens de New York dans l’espoir d’y organiser une représentation dont le covid sonnera le glas. Et là, oui, là, je vois, je sens, je reconnais les traces d’alsacitude laissées dans la mentalité locale, ce goût pour « Law and Order » (titre original de New York Police Judiciaire, série aux 27 saisons), cette tendance au premier degré, cet état d’esprit un brin psychorigide si typique de l’Est. Ordung ! Ordung ! Ça me change de Paris où je me fais régulièrement tancer parce que je démarre au quart de tour à la moindre incivilité – arriver en retard, jeter un mégot dans la rue, traverser hors des clous… Mes amis parisiens estiment en effet qu’il faut que j’apprenne à lâcher prise, à me libérer du carcan de mes origines. Eux-mêmes perçoivent toute injonction, toute nouvelle zone piétonne, non-fumeur, à vitesse limitée… comme une insulte à leur liberté individuelle. C’est que ces enfants gâtés ne s’épanouissent vraiment que dans l’absence de règle et la transgression. Vous voulez qu’on actionne un bouton ? Plutôt que « appuyez là », mettez « ne pas toucher » et la tentation devient irrésistible. Alors évidemment, mon manque de souplesse, ma soumission au rapport de féodalité qui lie l’employé à son employeur, le citoyen à l’État, l’individu au droit, me vaut sarcasme et raillerie : « Mais si, Catoch’, avec un peu d’imagination, les ronds peuvent parfois rentrer dans des carrés ! »

Et pourtant, comparé à New York, je suis une petite joueuse. Big Appel, c’est Big Mother, avec ses « must » et « don’t do » à chaque recoin. Dans le métro, un menu déroulant (car un poster n’aurait pas suffi) vous rappelle toutes les règles à respecter. À votre porte, pas de Trick or Treats pour Halloween si vous n’avez pas donné au préalable votre autorisation écrite et signée…. Malgré tout, New York reste une cour de récréation entre feux rouges et panneaux clignotants, un gigantesque kindergarten avec ses « fais pas ci, fais pas ça » qui même moi, me poussent à la transgression. Car l’Amérique a aussi cette vertu : Elle fait de nous de grands enfants en réveillant notre côté Kneckes et en nous donnant furieusement envie de « Z’leit laavè » (vivre sa vie envers et contre tous) comme l’on tfait nos oncles d’Amérique préférés : les William Wyler, Buffalo Bill, Walt Disney et autres Marx Brothers.

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