Maxime et Marie suivent les traces de leurs parents. Ils entrent au lycée hôtelier de Lausanne, une institution, le Real de Madrid de la restauration. Puis, ils vont voir ce qui existe ailleurs, à l’étranger, avec l’idée, toujours la même, de développer l’entreprise un jour peut-être. À 19 ans, sur les conseils de son père qui est tombé amoureux de l’Asie lorsqu’il était jeune, Maxime se retrouve en stage à l’hôtel Raffles de Singapour, un palace plus que centenaire, l’un des 15 hôtels les plus importants au monde. Il travaille pour d’autres beaux établissements dans l’hôtellerie internationale toujours à Singapour, un peu à Shanghai. Il apprend son métier. Il construit sa vie. De son côté, Marie se spécialise dans la pâtisserie, à Paris pour Christophe Michalak, au Plaza Athénée, puis à Tokyo pour Gordon Ramsay, avant de se poser à Las Vegas où elle rencontre son mari, Cyril Bonnard, un cuisinier parisien. Ensemble il file à Dubaï au service de Yannick Alléno.

Vu d’Obernai, Nénette, Monique et Marc sont fiers du parcours des enfants, mais, forcément, avec le temps, une question est inévitable : « Souhaitez-vous reprendre l’affaire ? Si ce n’est pas le cas, nous vendrons ». Dans cette famille, on sait se dire les choses, on sait parler d’argent, on sait prendre des décisions. On accepterait que Maxime et Marie rêvent plus grand que de vivre et travailler en Alsace, mais les choses vont se faire naturellement, les héritiers vont rêver mieux, plus libres, chez eux. La seule condition pour Maxime est que sa sœur revienne au pays elle aussi, qu’ils gèrent l’affaire ensemble avec des idées plein la tête. Ils n’hésitent pas, c’est le bon moment. Ils ont moins de 30 ans. Marie est de retour avec son mari dans ses bagages pour mettre en place une cuisine créative et audacieuse. Petit à petit ils changent les codes du quatre étoiles. Ils voient grand, ici, sous le regard bienveillant de Marc et Monique désormais à la retraite mais encore très présents.

Le premier gros tournant initié par la nouvelle génération a lieu en 2020. Après cinq ans de travail et 12 millions d’euros d’investissement, la famille ouvre le Yonagoni spa, un endroit pas comme les autres, inspiré d’une cité engloutie au large du Japon, un énorme projet avec une piscine en forme de labyrinthe aquatique, un parcours de 330 m2 de baignade dans une eau à 34°. On a envie d’y passer sa vie, allongé sur des banquettes avec le bruit des animaux dans les oreilles, de faire un tour sous la pluie d’Amazonie et bien plus encore, de voyager en restant en Alsace. Le succès est immédiat, l’appellation Yonagoni s’impose et devient une véritable marque. Mais 2020 c’est l’année de la pandémie, ces années de travail et l’investissement financier peuvent être engloutis par le Covid. L’établissement est obligé de fermer pendant des mois. Heureusement, les premières semaines l’engouement a été tel que les clients reviennent très nombreux à la réouverture, le pari est gagné.
En deux ans, l’hôtel spa double son chiffre d’affaires et son nombre de salariés. Ce succès est une locomotive pour le projet suivant, l’impulsion pour Yona. Encore une fois, c’est un tournant en grand, une restructuration globale, tout en gardant l’esprit de ce qui a fait sa réussite depuis le début. L’endroit est chaleureux, accessible à tous, aux citoyens du monde et aux Alsaciens qui représentent la moitié de la clientèle pour de courts séjours de bien-être. Pour que les êtres humains se sentent ailleurs, l’investissement est conséquent, 30 millions d’euros, mais on a bien compris, ça ne date pas d’hier, que les Wucher, leur passé en héritage, savent prendre des risques. Il y a toujours un projet en cours, comme une longueur d’avance. Le courage entrepreneurial coule dans les veines familiales.

Depuis février, l’établissement a été rebaptisé Yona, avec une architecture contemporaine aux codes revisités, ouverte sur la nature et enracinée dans le territoire, des matériaux bruts, des vues transparentes sur les jardins, une lumière omniprésente, une certaine sensibilité, un style unique. Peu importe la réalité, les emprunts à la banque, le stress lié à tout ça, les emmerdes, ici on est pragmatique et positif. Alors ce lieu ne ressemble plus du tout à ce qu’il était, mais, dira Maxime « ce n’est pas pour balayer le passé mais pour être fidèle à l’ADN de l’entreprise, et notre ADN c’est l’innovation ». Même s’il ne reste quasiment rien de l’époque de Nénette, quelques tableaux, des marqueteries, pas plus, personne n’a oublié qui était cette grand-mère qui racontait parfois sa jeunesse, la résistance, l’Alsace. Elle a beaucoup compté dans l’éducation de Maxime et Marie, elle a tracé le chemin, elle a créé l’état d’esprit, l’envie de bousculer l’ordre des choses et cette région à l’extraordinaire potentiel souvent mal exploité. En 2019, à 95 ans, Nénette a quitté ce monde, juste avant l’ouverture du spa. Elle disait à ses petits-enfants qu’ils étaient fous de voir si grand, ce à quoi ils répondaient : « Mais mamie, tu as fait la même chose », alors elle ajoutait « oui, c’est vrai » avec fierté. Pas étonnant que les héritiers continuent de réfléchir, de penser, de voyager beaucoup, partout sur la planète, pour s’inspirer, pour créer et partager un autre monde.


