Bernard, votre intérêt historique est étroitement lié à vos origines, n’est-ce pas ?
Je suis né en 1947 à Tübingen, en Allemagne. Ma mère était allemande et mon père était lorrain, il est né allemand une trentaine d’années plus tôt et a connu les multiples changements de nationalité. Il a rencontré ma mère alors qu’il était mobilisé en Allemagne et j’en suis la conséquence (rires). Je porte en moi cette dualité, cette double-culture, cette double appartenance à deux univers qui se sont combattus farouchement pendant des siècles. Ce n’est pas totalement étranger à ma motivation, c’est vrai. De plus, mon père militaire a été muté à Mutzig. Ici, la colline et ses activités m’ont toujours intrigué. Par chance, j’ai pu accompagner mon père au travail et la découvrir. Ça a excité ma curiosité.
Quels sont vos premiers souvenirs du fort de Mutzig lorsque vous étiez enfant ?
Petit, j’étais scout. Je me souviens avoir sympathisé avec un autre jeune qui, par le plus grand des hasards, était le fils du capitaine de la garnison en place sur les hauteurs de Mutzig. Il a réussi à convaincre son père de nous laisser ramasser quelques bouts de ferraille pour financer une tente. Je me souviens que les environs du fort étaient morts, silencieux. Les bâtiments, de multiples chalets en bois, étaient abandonnés. C’était une véritable ville fantôme. Beaucoup ont brûlé au fil des années. L’armée, las de cette situation, les a vendus aux enchères. Des paysans locaux y ont prélevé le bois. Le terrain était gardé jusqu’en 1961. Quand le 153e régiment d’infanterie s’est installé à Mutzig, l’ancien camp est devenu un terrain de manœuvre. Les soldats ont tracé des pistes pour les chars, des portes ont été fracturés, de nombreux objets ont été pillés… C’est à cette période que j’ai essayé de sauver ce qui pouvait l’être.

Qu’avez-vous fait des pièces que vous avez récoltées ?
En 1972, j’ai proposé à la Société des amis du musée de Mutzig de créer une salle dédiée au fort. Deux amis, passionnés de maquettes, ont réalisé une véritable maquette du fort. Une partie des objets collectés y a été exposée. En parallèle, j’ai commencé à m’intéresser à l’histoire du fort.
Nous vous devons un des seuls ouvrages dédiés à l’histoire du Feste Kaiser Wilhelm II. Pourtant, vous n’étiez pas historien de formation…
C’est juste. J’étais professeur de technologie et informaticien. En prenant contact avec les archives de l’armée allemande, basée à Fribourg, pour en savoir plus sur le Fort de Mutzig, j’ai été mis en relation avec Günther Fischer, un universitaire. Ce dernier, que j’ai rencontré en 1973, m’a formé à l’histoire et à la recherche. Grâce à lui, peu à peu, j’ai été adoubé dans le milieu. Progressivement, nous sommes devenus amis, nous nous sommes vus à plusieurs reprises, nous avons beaucoup voyagé pour visiter d’autres fortifications réparties dans toute l’Europe. Ensemble, nous avons entrepris de rédiger un ouvrage consacré à l’histoire du fort de Mutzig, publié en 1981 à 2 000 exemplaires : Die Feste Kaiser Wilhelm II. Son texte est toujours une référence aujourd’hui. De nos jours, Franck Lühr, un autre historien et membre de notre association, continue le travail, notamment pour détailler ce qu’il s’est passé sur le terrain durant la Seconde Guerre mondiale. Il s’intéresse aux soldats, à la logistique, etc.

Après avoir raconté son histoire, vous vous êtes attelé à la sauvegarde du site. Comment vous y êtes-vous pris ?
J’ai commencé à me pencher sur cette question après la sortie du livre. En 1984, j’ai commencé à me rapprocher du sous-préfet local. Touché par le potentiel historique du lieu, il m’a demandé de lui monter un dossier de sauvegarde. Quelques mois plus tard, j’étais convié par le régiment pour participer à une réunion. Ce dernier avait reçu l’ordre du gouverneur militaire de Strasbourg de créer une section fortification, au sein du Club sportif et artistique de la Défense (CSAD). C’était une belle avancée, mais avec ses limites. Un CSAD n’est pas fait pour sauvegarder un monument historique. De plus, ça n’a pas de sens de sauver un monument si personne ne le visite. Nous nous sommes tout de même mis au travail, à quatre, en plein mois de décembre. Avec zéro finance, un terrain de 250 hectares, une cinquantaine d’ouvrages, des centaines de portes ouvertes, sans électricité… Difficile de savoir par où commencer. L’année suivante, nous avons décidé de jeter notre dévolu sur le Fort Ouest, situé à l’entrée du terrain militaire. Ainsi, le véritable travail de sauvegarde a pu commencer. Il a fallu régler les problèmes d’humidité, gratter la pierre, restaurer les éléments les plus dégradés, s’occuper de l’électricité et de l’éclairage… Les trois premières années de travaux ont été financées par les recettes de la vente de mon livre.
Comment résumer votre collaboration avec l’armée ?
Ça n’a pas toujours été simple et je ne lui jette pas la pierre. De nombreux responsables locaux se sont enchaînés au fil des années. Chacun avait son avis sur notre action. Certains nous soutenaient, d’autres moins. Toutes ces années, je me suis mis à leur place. Je comprenais leur méfiance, surtout à proximité d’un site en activité comme celui-ci. Quand on regarde tout ce qui a été fait en 40 ans, c’est inimaginable. Nous avons tenu malgré cette pression constante qui a cherché à nous écœurer. En 2007, nous avons hérité de la totalité des responsabilités du site. Nous avons enfin pu créer notre propre association indépendante. En 2013, le colonel Weber a conclu que l’avenir du site résidait dans une aliénation par une collectivité territoriale locale. Il aura fallu attendre onze ans pour que le Fort de Mutzig devienne la propriété de la Communauté de communes de la région de Molsheim-Mutzig.

Que dire de l’actualité de l’association Fort de Mutzig – Feste Kaiser Wilhelm II ?
Nous sommes une soixantaine d’actifs à la composer pour l’accueil du public, l’entretien, la sauvegarde, l’administratif, la recherche, etc. Plusieurs chantiers sont en cours. Celui de la maison d’accueil devrait démarrer à l’automne 2027 et se terminer fin 2028 ou début 2029. En parallèle, dans le fort, des peintres travaillent sur la restauration de chambres, d’autres s’occupent de la maintenance des moteurs, de la restauration des canons de 53mm… Pour ma part, je travaille sur une exposition dédiée à la comparaison de l’évolution des logiques défensives des forteresses allemandes et françaises, de 1870 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En 2025, le Fort de Mutzig a accueilli 32 000 visiteurs.


