Dans la culture alsacienne (et germanique), le temps, c’est important ! Seul le temps apporte sagesse et expérience. D’ailleurs en alsacien, s’Àlter signifie à la fois l’âge et la vieillesse. Les expressions alsaciennes pleines de bon sens que j’aime tant (et qui perdent tellement à la traduction) viennent rappeler que « Les enfants deviendront aussi des personnes âgées » (Kindern werden auch alt Leut), que « La mort doit avoir un début » (D’r Dood muess e Anfang han) et, mon préféré, « Qui ne veut pas vieillir n’a qu’à se pendre quand il est jeune » (Wer nit alt will were, der kann sich jung henke). Le Dictionnaire des proverbes allemands de Wander n’en recense pas moins de 892 sur ce thème et Maurice Kauffer consacre tout un recueil aux « proverbes alsaciens sur le temps » (*). Et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Strasbourg, sur la fameuse horloge astronomique de sa cathédrale, que défilent chaque jour les plus anciens automates conservés d’occident, symbolisant les différents âges de la vie passant devant la mort. Enfin les cadrans solaires et les inscriptions (Hausinschrift) sur les vieilles maisons alsaciennes, viennent nous rappeler cette obsession alsacienne du temps qui passe : « Cette maison m’appartient et ne m’appartient pas / Celui qui me suivra n’y restera pas non plus ». Ainsi, le « bon Alsacien » se lève tôt (car les heures du matin « ont de l’or dans la bouche »), ne remet rien au lendemain (honnies soient la paresse et la procrastination) et accepte la fugacité de son passage sur terre… tout en sachant profiter de l’instant présent : « Seigneur, c’est quand tu veux, mais ça ne presse pas ! » (Herr, wie dü witt, s’pressiert m’r awer net).
En tant qu’Alsacienne, je suis forcément imprégnée par cette culture et j’ai donc un rapport très pragmatique au temps : l’heure c’est l’heure et après l’heure, c’est plus l’heure. C’est même un point sur lequel achoppe mon intégration parisienne : être en retard, je n’y arrive pas ! Le quart d’heure parisien, je ne m’y fais pas ! Cette idée absurde selon laquelle c’est impoli d’arriver à l’heure à un dîner, ça me dépasse ! Quand il s’agit de prendre un train, je fais partie de la team qui arrive trèèès en avance, car « mieux vaut être en avance d’une heure qu’en retard d’une minute » (Besser e Stund zü friej àss e Minüt zü spät). Le pire, c’est que je suis quand même stressée. Je suis fascinée, admirative, envieuse de ces gens qui arrivent comme une fleur et sautent dans le train au moment où les portes se referment. Pour moi, ce sont des super héros, au même titre que les gens qui courent le matin ou qui vivent sans écran.
Mais c’est pire dans certains pays, où le temps n’est jamais une priorité et où la notion d’horaire se dilue au soleil. Au Mexique par exemple, quand on te dit que le spectacle va « bientôt » commencer, ça peut être dans une minute, dans une heure, ou dans un jour. S’il faut perdre trois heures pour chercher une thermos de boissons à trimbaler durant la visite de Teotihuacan, on les perdra. L’hospitalité est plus importante que la ponctualité. Tout pareil en Turquie, une excursion prévue pour une journée ne dépassera jamais la demi-journée, car avant de partir tu seras passé à l’épicerie, à la quincaillerie, chez le cousin Mehmet, tu auras croisé en route un autre cousin, et à chaque endroit, on te proposera le thé, que tu ne pourras pas refuser. Sachant qu’un Turc voit des cousins partout, à midi, tu seras bien hydraté mais tu ne seras toujours pas parti. Chacune de mes escapades loin du nid me donne ainsi l’occasion de travailler mon élasticité culturelle par rapport au temps.
Car en vérité, le temps est une notion très subjective. D’ailleurs, vous avez remarqué comme l’excuse « pas le temps » a bon dos ? Faire un peu de sport ? Pas le temps ! Cuisiner équilibré ? Pas le temps ! Téléphoner à Màmema ? Faire le tri dans ses fringues ? Mettre les photos de famille dans un bel album ? Lire le mode d’emploi du micro-ondes ou lire tout court ? Pas le temps ! Au rythme du métro, boulot, dodo, qui nous en blâmerait ? Et pourtant, c’est curieux comme parfois le temps devient extensible. Une coupe du monde, un concert de Céline Dion, le début des soldes… et du temps, on en trouve. Quitte à faire l’ouverture des ventes à 8 heures, à y sacrifier l’heure du déjeuner, à faire un crochet le soir avant de rentrer et tant pis pour les bouches affamées piaffant d’impatience au nid. Il en est ainsi du temps : quand on en veut, on en trouve et quand on n’en trouve pas, on le prend.
Et c’est là qu’intervient notre pote Kairos. Parce que vraiment, moi, en ce moment, je n’ai pas le temps. Avec mes deux spectacles Alsacienne d’Origine Contrôlée et 1965 – Mélo, Dolto, Rétro ! qui tournent partout en France, la pièce « Décal’âge » qui reprend en septembre à Paris, mon nouveau seule en scène très dense et engagé Sexe, Karma & Baklava qui vient de sortir, je n’ai vraiment pas le temps pour un nouveau projet. Alors, je fais quoi quand Kairos me balance une opportunité sous le nez ? Je la saisis, pardi. On n’a qu’une vie ! C’est en prenant le temps, que dis-je, en forçant le temps, que je me retrouve ainsi avec un quatrième spectacle de Catoch’. Ce qui m’était au départ qu’un passage de 20 minutes avec deux autres humoristes devient Le Grand Rapprochement, un spectacle de stand-up en trio par Les Français d’Origine Incontrôlée. Comment résister à cette opportunité de poursuivre ma mission d’alsacianisation du monde, tout en conjurant le temps ? Apprendre de nouvelles choses serait en effet un des meilleurs remèdes antivieillissement. J’ai peut-être 60 ans sur le papier – le même âge que le Festival d’Avignon 2026 où vous pourrez voir les quatrième spectacles en question – mais avec autant de textes à apprendre et à retenir, j’ai quoi ? Maximum 30 ans d’âge mental, non ?
(*) Maurice Kauffer. Pays d’Alsace, revue de la société d’histoire de Saverne, 2025, 291, pp.33-53.


