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mercredi 1 février 2023
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Jean-Luc Godard projectionniste au
ciné-club de Mutzig

Eric Guissenhoffer est un ami de toujours, c’est le Monsieur Cinéma de Mutzig. J’ai connu son père qui avait été journaliste pendant la guerre et qui ensuite tenait une chronique à FR3 à Strasbourg. Son fils Éric, jeune étudiant, était président du Ciné-Club allemand à la fac. Il est arrivé à Mutzig pour être directeur de la médiathèque et le grand animateur du cinéma Le Rohan ; il garde des contacts à Strasbourg et lorsqu’en 1992, le bon vieux cinéma Union-Theater-ABC devient l’Odyssée-Art-et-Essai, il est parmi la foule pour l’inauguration.

Séance de prestige, Jean-Luc Godard présente Allemagne, année 90 neuf zéro, une histoire d’espions après la chute du Mur de Berlin. L’espion, c’est Eddie Constantine d’Alphaville. Au cocktail, tous les intellectuels et artistes allemands sont là, Éric parfait bilingue fait l’interprète, Godard est ravi et adore son verre de vendanges tardives qu’il appelle vengeance tardive bien évidemment.

Éric lui parle de son cinéma à Mutzig : « pourquoi ne viendriez-vous pas dans mon ciné-club présenter votre film et animer un débat ?» Épatant comme Pierrot le Fou, Godard accepte. En fait, Mutzig il connaît le nom, il a en tête une série de films sur l’Histoire du cinéma qui commencerait à l’ère des chasseurs nomades néandertaliens et à Mutzig on vient de découvrir un site paléolithique sous la falaise de Feldbourg.

Soirée de Gala au Rohan, la veille Godard a fait des repérages sur le site archéologique avec le critique de cinéma Serge Daney qui écrira les dialogues de cette saga Le cinéma n’est pas à l’abri du temps, il est l’abri du temps, métaphore du monde en marche, des hommes des cavernes jusqu’aux spectateurs des fauteuils rouges de la salle de Mutzig. La séance va commencer. Enthousiasmés par la grande foule, Jean-Luc, Eddie, Serge et Éric font une magnifique présentation en rivalisant d’humour.

Mais voilà Godard qui se précipite en cabine, le vieux projecteur 35 millimètres Cinemecanica à charbon est mal réglé, la boucle du film est trop petite et sautille dans son couloir, ce qui rend la pellicule instable devant la fenêtre de projection. Godard demande un tournevis et une pince pour resserrer le tambour débiteur. Dans la salle, on attend, personne n’ose s’impatienter, c’est Godard autant perfectionniste à la projection qu’au tournage de ses films, murmure-t-on. Enfin, le cinéaste réapparaît, grand sourire et de sa voix inimitable, interroge les spectateurs : « Qui a inventé le cinéma ? Non, ce ne sont pas les Frères Lumière ! Ce sont d’obscurs techniciens, Jules Carpentier et Oskar Messter. En 1896 ils ont mis au point le mécanisme de la croix de Malte qui permet à la projection saccadée de restituer l’illusion du mouvement. C’est ce que je viens de régler, sans cette petite plaque de métal, le cinéma n’existerait pas » ! Et Godard se lance dans de longues explications mêlant la persistance rétinienne aux analyses sémiologiques. Il était 2 heures du matin lorsque les spectateurs de Mutzig sont rentrés chez eux.

Ambroise Perrin

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