lundi 14 septembre 2026
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Sabine Robert-Bierry – La transmission, sa vocation

Face à la grande baie vitrée, la vallée de la Bruche s’étire en silence. Au loin, le camp de Natzweiler-Struthof. Deux mémoriaux qui se répondent, comme deux témoins du même naufrage. C’est ici que Sabine Robert-Bierry nous accueille, avant de nous offrir une visite privée du Mémorial Alsace-Moselle, guidée avec la précision d’une historienne et la douceur de ceux qui racontent de lourdes histoires sans les écraser. On découvre le destin douloureux des Alsaciens-Mosellans, ballotés entre France et Allemagne au gré des guerres et des annexions. Entre 1870 et 1945, certains ont vécu quatre changements de nationalité ! 130 000 ont été incorporés de force, 30 000 ne reviendront jamais… Face à la table du conseil de révision, Sabine Robert-Bierry s’arrête sur l’histoire de Joseph Kuhn, réfractaire de Triembach-au-Val, caché deux ans sous une trappe de 60 cm sur 1,20 mètre – ni debout, ni couché et nourri en secret. Sa voix tremble puis se pose. On comprend alors, dans ce silence, pourquoi elle fait ce métier.

Comment a commencé votre aventure avec le Mémorial ?

En 1999, j’avais un emploi jeune à la mairie de Schirmeck et j’ai participé à la candidature pour accueillir le futur Mémorial. J’ai ensuite intégré l’association des Amis du Mémorial, créée avant même l’ouverture du site en 2005. Elle reste active aujourd’hui, notamment via des cafés d’histoiresà Strasbourg. Après un concours de la fonction publique, je suis devenue chargée de communication du Mémorial, avant d’en prendre la direction. Je fais clairement partie des dinosaures ici (rires).

Le Mémorial raconte une histoire complexe. Qu’est-ce qui vous touche le plus dans ce que vous transmettez au quotidien ?

La complexité de cette histoire, justement. Parce qu’elle a impacté chaque famille alsacienne et mosellane, et reste parfois difficile à transmettre au sein même des familles. Ce qui me tient à cœur, c’est d’en tirer le meilleur : faire connaître et comprendre, devenir des passeurs de mémoire, surtout maintenant que les derniers témoins disparaissent. Pour renforcer la vigilance, cultiver la tolérance, le respect de l’autre, et ne jamais oublier que ces mécanismes peuvent se reproduire.

Dans ce bureau, la culture devient une arme : les livres français sont brûlés, le cinéma censuré et l’école mise au pas, avec des cahiers dans lesquels apparait une frise de croix gammées. Tout pour étouffer une identité et fabriquer l’adhésion au régime nazi. / ©DR

Y a-t-il un espace du Mémorial qui vous marque particulièrement ?

Il y en a deux. L’espace consacré à la nazification culturelle, d’abord. Il illustre, avec une acuité troublante, les risques de manipulation par les régimes totalitaires : on comprend comment un simple bureau peut formater des esprits. Et l’espace Résistance et collaboration, ensuite, qui place chaque visiteur face à la question du choix : « Et moi, qu’aurais-je fait ? ». Collaborer, résister ou naviguer dans la zone grise ? On explique notamment que la collaboration ne relève pas toujours d’une adhésion idéologique  ; elle peut aussi venir de motivations personnelles. Il y a l’exemple d’une femme qui dénonce son mari aux autorités pour se débarrasser de lui. Dans cette lettre, elle explique que, quand il a trop bu, il l’insulte, la maltraite et clame que de toute façon, les Français vont gagner. La conséquence est immédiate : son mari est arrêté par les nazis. C’est inconfortable, mais ça permet de comprendre la complexité du choix, sans juger
80 ans après.

Comment le Mémorial continue-t-il de toucher les nouvelles générations ?

Nos expositions temporaires jouent un rôle essentiel. Des thématiques comme le sport ou le cinéma éveillent la curiosité, et permettent ensuite de parler de l’histoire. Ces expositions, conçues en interne, sont aussi disponibles au prêt. C’est une façon de diffuser la mémoire bien au-delà du site. Quant au parcours permanent, il est accessible dès 6 ans, sans image violente ou choquante. Et les mercredis à 11 heures, nous proposons une visite contée jeune public « Jean ou Hans, quelle histoire ! », fondée sur une histoire vraie.

La salle annexion, germanisation et nazification, avec notamment l’affiche qui balaye « le bric-à-brac français ». / ©DR

À partir du 19 septembre, une exposition temporaire sera consacrée au cinéma de propagande nazie. Pourquoi ce sujet ?

Le cinéma était un outil central de la germanisation et de la propagande nazie en Alsace-Moselle annexée. Mais ce qui est fascinant, et troublant, c’est que le public ne voyait pas forcément des films de propagande frontale. Il voyait des vedettes, du divertissement, de la couleur… L’exposition reconstitue une séance d’époque complète, avec une façade de cinéma grandeur nature. Et elle montre comment ce 7e art, en apparence anodin, devenait un vecteur d’endoctrinement. Le commissariat d’exposition a fait un travail remarquable : Anthony Rescigno, maître de conférences en études cinématographiques à Paris-Cité, et Sébastien Soster, professeur d’historiographie et de rédaction numérique, avec l’appui de Mélanie Collin, chargée du centre de documentation et des expositions temporaires chez nous. Cette exposition s’appelle « Dans l’ombre des salles annexées. Cinéma & propagande en Alsace et en Moselle (1940-1945) » jusqu’au 4 septembre 2027, l’entrée est libre.

En 2025, le Mémorial Alsace-Moselle fêtait ses 20 ans. Quelles ambitions portez-vous pour les vingt prochaines années ?

Faire du Mémorial un site incontournable pour les Alsaciens et les Mosellans, mais aussi pour tous ceux qui veulent comprendre ce que signifie perdre sa langue, son identité, sa liberté. J’aimerais développer des liens avec d’autres territoires marqués par l’incorporation de force. Et continuer à incarner un lieu de transmission vivante, de prise de conscience citoyenne. Parce que la tolérance, le respect de l’autre et l’engagement pour la paix ne vont jamais de soi.

Le mur des noms

En contrebas du Mémorial Alsace-Moselle, un nouveau lieu de recueillement verra bientôt le jour : le Mur des Noms. Sur des tablettes, les visiteurs pourront rechercher un nom puis le voir défiler sur le mur, comme un générique. 44 000 noms y figureront : victimes juives, incorporés de force, victimes civiles, déportés pour faits de résistance, morts sous les bombardements… une seule condition pour y apparaître : la mention « mort pour la France ». Le projet est porté par la Région Grand Est. Tandis que le Mémorial pose le contexte historique, le Mur des Noms, lui, rendra hommage.

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