mercredi 8 avril 2026
AccueilCHRONIQUESUne Alsacienne loin du NidHopla, en avril, ne te découvre pas d’un fil !

Hopla, en avril, ne te découvre pas d’un fil !

N’ai-je donc déjà plus rien de palpitant à vous raconter pour en être réduite à parler de la pluie du beau temps, arrivée à ma huitième chronique à peine ? Que nenni. C’est un choix délibéré. D’abord parce que la météo n’a plus le caractère trivial de jadis, le climat étant devenu un enjeu vital planétaire. Ensuite parce que la perception du temps qu’il fait est révélatrice de préjugés, de cultures et d’états d’esprit passionnants à explorer.

Avril, qui voit souvent défiler les quatre saisons en un mois, me paraît une bonne occasion de faire le point, déjà sur cette réputation de froidure que se trimbale l’Alsace et à laquelle je suis continuellement confrontée. Hier encore mon amie parisienne Coralie revenait traumatisée d’un périple strasbourgeois : « Là-bas, le vent ne souffle pas, il sculpte le visage ». C’est encore pire avec les gens du sud qui considèrent tout ce qui se trouve au nord de Lyon comme l’antichambre de la Sibérie. J’avoue que j’ai moi-même des souvenirs encore bien vifs d’hivers particulièrement austères de ma jeunesse alsacienne. Je me souviens de cette promenade de Noël à Kaysersberg où le froid me pénétrait jusqu’aux os. De cette demi-heure d’attente à l’arrêt de bus d’Illkirch-Graffenstaden qui a failli me coûter une amputation tant mes doigts de pieds étaient gelés. Mais ça, c’était avant.

Avant le réchauffement climatique. Le temps est loin où la neige en hiver nous arrivait jusqu’au nombril à Eichhoffen et où la température pouvait chuter jusqu’à moins 30 au sommet du Grand Ballon. Il arrive même que Strasbourg ou Colmar affichent la température la plus élevée du jour sur la carte météo du journal télévisé national. Mais ça, ça ne colle pas avec l’image d’Épinal de mon public. Lui, il veut le voyage exotique en alsacitude, en manteau blanc et miches gelées. Alors j’en joue. Je leur raconte n’importe quoi aux Français de l’intérieur : que c’est à cause de la rudesse du climat que les villages alsaciens ont des noms qui ressemblent à des éternuements. Qu’en Alsace, on kiffe dès qu’il fait 4°, même si c’est en août… C’est ça qui fait rêver, et surtout rire. Après tout, c’est l’idée de mon spectacle Alsacienne d’Origine Contrôlée : partir des clichés pour mieux les bousculer ! C’est que la météo est intimement liée aux émotions, du moins pour un peuple tel que le nôtre dont le moral est climat-dépendant.

On choisit notre humeur en regardant par la fenêtre, comme on choisit nos vêtements en regardant par la penderie. Un temps gris, une goutte de pluie, et la flemme nous envahit. Plus rien ne va, et surtout pas sortir son nez de chez soi. Netflix avec un schnaps sous la couette vient remplacer la promenade dominicale qu’on s’était promise. Pourtant, comment planifier ses activités en fonction des aléas de la météo est un problème de riche. Qu’on soit en Alsace ou dans le Sud, on vit surtout dans cette France au climat tempéré où il ne fait jamais vraiment ni trop froid ni trop chaud et où le beau temps vient toujours après la pluie. Mais imaginez que les habitants des pays nordiques se comportent comme nous ?
À cet égard, mon voyage au Danemark a été une révélation. Si loin du nid, j’ai vraiment découvert ce qu’était la froidure. Voilà un pays avec des hivers froids, longs, humides qui prennent un tout autre sens, et des étés à peine plus cléments, aux jours pluvieux et aux nuits fraîches. Le tout avec un taux d’ensoleillement à déprimer le Yéti.

Et pourtant, dans le dernier classement 2026 des pays les plus heureux, publié sous l’égide de l’ONU, le Danemark est pour la dixième fois dans le trio de tête, juste après la Finlande, guère mieux lotie climatologiquement parlant. En voyant évoluer les Danois, courir sous la pluie, pédaler dans la neige, nager dans le froid, j’ai compris d’où vient leur bonheur. De l’intérieur. Ni leur mental, ni leur humeur, ni leurs envies ne dépendant du climat. Alors que nous sommes comme des drogués à attendre notre dose de soleil et de chaleur pour retrouver le sourire, eux font leur vie sans climat-dépendance, en harmonie avec la nature, libres ! Ils ont même inventé un mot pour cette façon de valoriser la vie à l’extérieur, quels que soient le temps et la saison : le friluftsliv ! (et après on va dire que les noms alsaciens sont compliqués, pfff).

Mais bon, vous connaissez l’adage : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire ». Imaginez une France où la météo n’est plus un sujet. Un Paris qui ne vire pas à l’apocalypse dès qu’un flocon tombe sur la voie ferrée. Une Bretagne dont le temps ne fait plus débat. Une Alsace où l’on ne pourrait plus se plaindre qu’il pleut des crapauds et des chats (S’raget Krette un Katze). On parlerait de quoi à la machine à café ? On ferait comment pour râler, rigoler, créer du lien ?

À méditer en attendant le mois prochain, où je vous parlerai encore du temps, non pas du temps qu’il fait mais du temps qui passe…

ARTICLES SIMILAIRES
- Publicité -

LES PLUS POPULAIRES

- Publicité -