Vous écrivez qu’après la Seconde Guerre mondiale, notre région a connu un spectaculaire redressement économique, mais qu’elle n’est plus le symbole de prospérité qu’elle a été. Le PIB par habitant, qui était très au-dessus de la moyenne nationale, a progressivement décroché. Pourquoi l’Alsace est-elle devenue une belle endormie ? Vous parlez même de cécité collective…
Je demande toujours à mes étudiants, lorsque l’on aborde l’économie régionale, si l’Alsace est une région plus riche que les autres régions françaises, et ils me répondent tous : « Bah oui, évidemment ». En réalité, la prospérité que l’on a connue avant les années 2000, lorsque l’Alsace était en deuxième position derrière Paris, n’existe plus. Aujourd’hui, elle se situerait plutôt entre la sixième et la septième place, même si l’on ne dispose plus de chiffres précis depuis la création du Grand Est. L’Insee ne publie plus son rapport annuel sur l’économie régionale. Les gens ne se rendent pas forcément compte de la situation. J’essaie de combler ce manque, de reconstituer les pièces du puzzle. À cette perte d’informations statistiques se mêle ce que l’on pourrait nommer un déni. La fierté d’être alsacien est une bonne chose, mais elle empêche peut-être de voir la fragilité de notre économie.
Quelles sont les causes de cette fragilité ?
Nous avons un tissu industriel assez dense — moins qu’en Allemagne, mais plus que dans le reste de la France — mais lorsque l’on regarde les chiffres des dépenses de recherche et développement, on se rend compte que, dans les entreprises privées, l’innovation est inférieure à la moyenne française. C’est ce qui crée des fragilités à long terme.
Et pourquoi ces entreprises alsaciennes investissent-elles moins dans la recherche ?
L’explication principale réside dans le fait que l’on ne trouve pas de sièges d’entreprises dans la région. Ici, nous n’avons pratiquement que des lieux de production.

en librairie. / ©DR
Mais c’est le cas de toutes les régions :les sièges des grandes entreprises se situent surtout à Paris…
Oui, et c’est le problème français. Lorsque les entreprises grandissent, elles vont à Paris. C’est vrai que ce n’est pas spécifique à l’Alsace, mais si l’on prend par exemple les sociétés du CAC 40, Legrand est resté à Limoges, Michelin à Clermont-Ferrand. Or, dans la capitale de l’Union européenne, nous n’avons pas une seule société du CAC 40 dont le siège soit en Alsace. Nous avons tout de même le Crédit Mutuel et Soprema à Strasbourg, mais Adidas est parti.
Quelles sont les autres causes ?
Les politiques publiques sont inadaptées au contexte rhénan, et surtout transfrontalier, avec les Allemands et les Suisses. L’Alsace décline par rapport à la moyenne française, mais les écarts se creusent aussi avec l’Allemagne, et encore plus avec Bâle. Pour moi, le Rhin reste un mur invisible. Les différences de normes créent de nombreux blocages et des problèmes. Pour surmonter ces difficultés, il faudrait plus de pouvoirs, et je plaide pour une région Alsace dotée d’une autonomie en matière d’éducation, de santé et d’environnement. Cela permettrait de construire des politiques adaptées à l’espace rhénan. Aujourd’hui, nous n’avons plus qu’un département alsacien qui ne dispose pas de leviers suffisants.
Donc, pour vous, la sortie du Grand Est est indispensable au redressement de l’Alsace ?
Oui, mais ce n’est pas une condition suffisante. Cela ne sert à rien de recréer l’Alsace telle qu’elle existait auparavant. La sortie du Grand Est serait une étape avant d’aller plus loin. La France devrait se régionaliser. Ce que je propose pourrait être reproduit partout en France. Le système centralisé pouvait fonctionner lorsqu’on avait des entreprises plus verticales, lorsqu’on produisait en masse des produits homogènes et standardisés. Mais dans une économie où il faut être souple, innovant et flexible, ce n’est plus possible.
Je ne suis pas seulement un émetteur, je suis
aussi un récepteur.
Dans quelle mesure paie-t-on encore aujourd’hui les conséquences du référendum de 2013 ?
En réalité, tout le monde pense que ce projet de Collectivité unique d’Alsace est né dans les années 1990, mais cette idée existe depuis très longtemps, depuis le XIXe siècle. Elle a également été portée par des députés à l’Assemblée nationale dans les années 30. Malgré tout, peut-être que les Alsaciens n’ont pas perçu la profondeur historique du projet en 2013. On a fait comme s’il s’agissait de quelque chose de technocratique. Il y a eu un manque d’unité. Pourtant, c’était un projet de démocratie locale inscrit dans une histoire. L’objectif de mon livre est d’inviter les Alsaciens à réfléchir à ce qu’ils veulent pour les quarante ou cinquante prochaines années. Peut-on, par exemple, adapter nos programmes scolaires en y intégrant Albert Schweitzer ? Faut-il créer un système éducatif ancré dans notre réalité rhénane ? Ce sont des projets fondamentaux dont nous devons discuter.
Vous avez beaucoup travaillé sur ce livre : il comporte 329 notes et références aux documents sur lesquels vous vous êtes appuyé !
Heureusement, je ne publie pas un livre tous les ans. C’est vrai que c’est conséquent, et en plus ce n’est pas du réchauffé. C’est un peu comme une thèse : trois bonnes années de travail. Mais je tiens à préciser que je ne suis pas seulement un émetteur, je suis aussi un récepteur. C’est pourquoi il est important pour moi d’aller à la rencontre des lecteurs.
Qu’en attendez-vous ?
Qu’ils me contactent, que tous ceux qui ont des idées pour sortir l’Alsace du marasme les partagent. Je suis prêt à me déplacer partout pour des conférences ou des Stammtisch.
Pour finir, comment décririez-vous l’Alsace d’aujourd’hui ?
Pour moi, c’est un potentiel inexploité.
C’est pour cela que vous avez envie, comme l’indique le titre de votre livre, de réveiller l’Alsace ?
Oui. Je pense que l’on passe trop de temps à se plaindre ou à être passif. Peut-être qu’en ayant traversé de nombreux malheurs au cours de l’histoire, les gens se sont quelque peu résignés. On est à la fois fier de la région et parfois un peu moins ; on manque d’optimisme et de vision. J’aimerais que l’Alsace devienne un laboratoire pour expérimenter un nouveau modèle de démocratie locale.


