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mardi 23 avril 2024
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Alsace – Savez-vous que vous pourriez être le descendant d’un amish ?

Lorsqu’on parle d’amish, la première image qui vient à l’esprit est celle de cette population refusant toute modernité, partie s’isoler du reste du monde à l’autre bout du continent américain. Pourtant cette communauté est en partie originaire d’Alsace, alors, avec Romain Speisser, sabotier de Rosheim et membre de l’AFHAM, Association française d’Histoire Anabaptiste Mennonite, nous avons tenté de dresser le portrait d’un amish alsacien...

Appelons-le Jacob, un grand classique dans les prénoms amish, c’est un grand gaillard brun aux vêtements ternes et pantalon à bretelles. Il n’a pas de boutons ni même de boucle de ceinture, ce n’est pas tout à fait une histoire de religion, c’est plus une façon de penser, il préfère être humble et discret, alors il a renoncé à tout ce qui pourrait trop le démarquer. Ses ancêtres ont dû fuir la Suisse il y a longtemps déjà, quelque part entre l’an 1525 et 1600, parce qu’ils refusaient de baptiser leurs enfants : « Chez nous, on attend l’âge adulte pour que ce soit fait en connaissance de cause, pas un acte imposé à un gamin qui ne réalise pas ce qui se passe ! Le baptême peut être célébré vers 16 ans, l’âge de raison », explique le personnage fait de souvenirs et d’archives.

Hans Baecher et son épouse Madeleine Hung de la ferme de l’Evreuil. Hans était Ancien (Pasteur) de l’assemblée du Hang à Bourg-Bruche. Des photos rares et privées confiées par Claude Baecher, pasteur suisse diplômé de
l’université de Strasbourg./ ©Claude Baecher

Jacob est fermier, comme son père avant lui, c’est un agronome hors pair, d’ailleurs plus d’un seigneur aimerait profiter de ses connaissances, il rend fertiles les terres de la Vallée de la Bruche dont personne ne voulait, certains disent même qu’il a ramené la faux et croisé des taureaux de race suisse avec des vaches franc-comtoises pour faire naître la race montbéliarde. S’il manie des outils tranchants à la perfection, Jacob refuse de prendre les armes et prône la non-violence. Il ne le sait pas encore, mais ses descendants feront de même sous Napoléon, ce qui leur vaudra nombre de tracas et une nouvelle migration aux États-Unis d’une partie de la communauté plus rigoriste jusqu’au 20e siècle. Les autres, ceux qui resteront en Alsace, deviendront mennonites, une version moins rigoriste dont sont issus les amish. Mais, en attendant l’arrivée du petit monsieur sur son cheval blanc, l’objecteur de conscience avant l’heure quitte le parvis de sa ferme de Sainte-Marie-aux-Mines pour rejoindre sa salle de bain et raser sa moustache, elle lui rappelle trop la pilosité du soldat qu’il ne sera pas !

Tour de famille d’hier et d’aujourd’hui

Une des filles du couple précédent en tenue « häftler ». / ©Claude Baecher

L’heure est venue de présenter sa femme et ses quatre marmots, « Ici, c’est moi le patron », lance Jacob. Il n’ose pas se l’avouer, mais tout le monde le sait, à la maison c’est madame qui porte la culotte et qui tient les comptes ! Dès le début du mouvement, les femmes ont autant à dire que les hommes, elles sont présentes aux assemblées pour toutes les décisions importantes. Ensemble, le couple mène une existence paisible, enfin presque, ils travaillent tout le temps, adhérer à la modernité simplifierait certainement leur besogne, mais ils s’y refusent : « On reste à l’écart du progrès pour voir comment le monde évolue, s’il n’y a pas de danger on adoptera peut-être certaines techniques et objets, tout ça se décidera avec le reste de la communauté en assemblée et vote à main levée. D’ailleurs dans ses moments, on réunit les amish de toute la région, et comme nous n’avons pas tous les mêmes valeurs, la réunion peut vite être cocasse. Par exemple nos voisins ont le droit de porter des vêtements jaunes, nous non, mais nous avons droit d’utiliser la lampe à huile, contrairement à eux, avouez que c’est carrément plus utile ! », raconte Jacob.

Quand l’homme de foi ne chasse pas le mondain, il consacre le reste de son temps à aider ceux de sa communauté, « la semaine dernière un ami a cassé sa charrue, nous n’avions que peu d’économies, mais nous lui avons tout donné, nous nous serrerons la ceinture ce mois-ci, mais on est satisfaits d’avoir pu l’aider », confie Jacob. S’il avait pu connaître ses descendants d’aujourd’hui, il n’aurait pas été peu fier. Les mennonites alsaciens portent des jeans comme tout le monde, mais ils sont généralement très investis dans des associations caritatives. Hôpitaux en Afrique ou soins bénévoles pour Médecins du Monde, leur religion est un mode de vie et de valeurs, certains finissent docteurs et rien ne laisserait deviner leurs origines.

Un jour pas si lointain, Jacob s’endormira et ne se réveillera pas, après une vie bien remplie. Ses enfants ne pourront pas l’enterrer dans le cimetière, « bande d’hérétiques qu’ils nous disaient pour avoir refusé d’être baptisés à peine nés », s’exclame son fantôme, alors ils le mettront en terre au fond du terrain. Peut-être que quelques centaines d’années plus tard, sur un chantier, quelqu’un le dérangera à la lisière de la forêt, mais qu’importe, car « souviens-toi que tu es né poussière et que tu redeviendras poussière », conclut affectueusement le spectre du barbu.

Pour la petite histoire

Retour à la réalité avec Romain Speisser : « Je fais ma généalogie depuis des années. Entre 1750 et 1794, dans une des branches de l’arbre, il y a une aïeule avec un prénom typique anabaptiste, qui n’a pas de lieu de naissance connu. Ne pas savoir où elle est née est un indice, car avant que l’état civil ne soit rendu obligatoire, les prêtres et pasteurs faisaient l’acte de baptême, comme les amish n’étaient pas baptisés à la naissance, il n’y a que peu de traces d’eux », raconte le mennonite de cœur.

Lucie d’Agosto Dalibot

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