lundi 15 juillet 2024
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Le sanglier sous le sapin de Wisches

ll prononça ces mots avec une tristesse qu’on ne trouva pas sans charme. Son enfance défilait comme tombent les aiguilles d’un sapin trop longtemps resté dans la tendre quiétude d’un salon surchauffé. Noël était passé et l’an prochain était encore loin. Oublié le temps des souhaits. Il sort de Wisches dans la forêt, parcourant à rebours le chemin des cyclones de 1999.

Le siècle finissait, il connut l’étourdissement des paysages et des ruines ; il se souvint trois jours avant le Nouvel An de la tempête Lothar et de son ouragan à 160 km/h. Replanter le chêne sessile et le pin laricio, et laisser aux arbres couchés le soin d’une régénération naturelle, mon beau sapin, roi de la forêt. Le 24 décembre 2021, l’astronaute français qui orbitait en haut de nos frondaisons déplia l’arbre, certes en plastique, près des étoiles !
À Sélestat, où l’on se targue d’un demi-millénaire de traditions pinacées résineuses, on rigola. À Strasbourg, où en 1492 on acheta neuf sapins pour célébrer la bonne année sur le chantier de la Cathédrale et des paroisses environnantes, on s’offusqua. Le prédicateur Geiler de Kaysersberg, déjà, avait dénoncé la superstition des « châteaux de Noël » construits de branchages, des réminiscences païennes pour se gaver de pain d’épice et de vin d’hiver. Mais pourquoi donc à Wisches comme ailleurs, les sapins fichaient le
blues ? Le sapin est-il une fake news ?

On le vend maintenant avec pot et racine pour le ressusciter en fin de l’année, et aujourd’hui à l’approche de l’été, il faut l’arroser ! Passionnant, se dit-il, avec l’envie de se flinguer, « ça sent le sapin », blague conifère quand on veut partir en enfer. Il était philosophe, il aurait pu être garde-forestier, cette histoire de sapin l’obnubilait. Qu’est-ce qu’un « vrai » sapin ? Promenons-nous dans les bois, la vérité n’y est pas, que d’entourloupes et de rosseries pour imposer des traditions qui nous prennent pour des bouffons au sommet du Donon ?
Le Netzenbach, qui en dévale presque tout droit, serait le ruisseau le moins pollué d’Alsace, ça fait plaisir se dit-il. Il s’enferma dans la cabane des sangliers, en hommage à son grand-père ouvrier dans une des scieries du village, et qui y perdit quatre doigts le jour où une lame sauta de la planche de sapin. Heureusement un seul lui avait ensuite suffi pour son fusil à gros gibier.

Ambroise Perrin

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