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dimanche 25 février 2024
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Voyez au sein de l’onde, la Bruche vagabonde

Un fidèle lecteur de Maxi-Flash, qui estime qu’un journal sert à autre chose qu’à emballer du poisson, m’écrit pour me confier un secret. « C’est du lourd, je connais la place d’un trésor, c’est en passant Rothau vers La Broque ». Il m’explique que maintenant trop âgé pour partir tôt le matin longer la Bruche, il va me dire où se trouve très précisément un endroit de pêches miraculeuses. C’est dans un méandre où la rivière est encore étroite, et parfois torrentielle. Les poissons y abondent comme nulle part ailleurs.
Une contrée comme un oubli vraiment inaccessible. Il faut des protections pour les bras et les jambes quand on traverse les buissons de ronces. On s’enfonce dans une tourbière, l’air manque à qui s’égare, les débris végétaux ne se décomposent plus, c’est déconcertant. La berge est envahie de roseaux et de bancs d’herbe, de brumes et d’enchantements. Quand le jour se lève, il fait déjà nuit.

Alors la rivière qu’on voit danser a des reflets d’argent, des ablettes, des barbeaux, des brèmes vont en chantant. Les anguilles fuyant le Rhin se faufilent. Tous les poissons d’Alsace sont là. Des troupeaux de carpes bossues aux flancs ocrés mêlés de gris, trapues, rusées et nonchalantes, se laissent apprêter de pommes de terre bouillies. Des régiments de goujons et leurs capitaines les gardons préparent le combat en manœuvrant sur de petits coins de sable au milieu de cailloux. Des bombardes de hotus rasent tout sur leur passage, chassés par des hordes de poissons-chats tout aussi vandales. Des perches de 3 kilos et des tanches de 5 kilos, tel des lions-rois du glossaire, règnent solitaires dans les fonds où les courants mélancoliques glissent sur une savane. Des essaims d’ombres sont si vives et si légères qu’elles ressemblent à des nuages. Des myriades de truites hors des cuves natales, étourdies de liberté, vagabondent, la sol mi la sol mi la la sol mi sol sol la.

Et le Sandre le Bienheureux, parti de Macédoine, a traversé le Danube et la Meuse, Sandre et Meuse. Il ne craint plus d’être délogé par le saumon, vaincu par les barrages et la pollution. À mesure que l’on promène des yeux écarquillés, d’autres jolis fretins s’accumulent, formant des pyramides dont les angles s’écroulent dans les miroirs des vaguelettes. Le pêcheur s’avance sous les cimes des saules en arc de triomphe, les cuissardes comme un pâtre sur un rocher. Un chevesne gourmand, épais et arrondi, bondit, intrigué par la traître esche, un asticot, bronze, rouge, parfois verdâtre. C’est l’heure des leurres, le buldo se noie dans l’eau, le dévon est un démon, la mouche fait touche, la proie est ferrée ou clavée, la besace préface le festin.

Mais où est-ce précisément ? Faut-il remonter la Rothaine, filer sur le Wildbach, monter à la Hautte Goutte ? Le trou d’eau miraculeux de Rothau sera-t-il noyé dans le béton du contournement ? Notre ami pêcheur jure que c’est vrai, le paradis des gaules est là. Et la promenade y est magnifique, même si l’on ne pêche pas. Facile à trouver pour qui sait. Écrivez au journal, je vous dirai. Si c’est vrai.

Ambroise Perrin

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